RÉSUMÉ

Ursula WEBER

Les reliefs rupestres du roi Narseh

Narseh, le plus jeune fils de Shabuhr Ier, gouverna en septième souverain l’empire sassanide entre 293 et 302 de notre ère. Avant son accession au trône, Narseh avait été vice-roi de deux royaumes régionaux : il gouverna d’abord ‘le Hind(estān), le Sagestān et le Tūrān jusqu’aux rivages de la mer’ ; plus tard, il devint vice-roi d’Arménie, une province beaucoup plus importante en termes de politique étrangère. Le transfert d’autorité de Wahrām II (276-293) à son fils homonyme Wahrām III (293) suscita une crise au sein de l’empire sassanide. D’après l’inscription Paikuli, une querelle entre Wahrām III et son grand-oncle Narseh au sujet du trône divisa la noblesse, conduisant à une guerre civile. Narseh, auquel une partie de la noblesse demandait de prendre possession du trône légué par ses ancêtres, parvint à mettre rapidement en déroute le camp adverse avec l’aide de ses partisans. Après sa victoire, Narseh convoqua une assemblée de la noblesse pour son intronisation comme nouveau roi.

En l’état de nos connaissances actuelles, nous savons qu’en tant que šāhān šāh Narseh a laissé deux reliefs rupestres : d’abord, un relief d’investiture (Bīšābuhr V) qui à l’origine était un relief de son frère Wahrām Ier que Narseh avait revendiqué de force en une sorte de damnatio memoriae ; puis le relief rupestre de Naqš-i Rustam (8 [VI]) décrit ici, qui jusque-là fut interprété comme une scène d’investiture du roi par la déesse Anāhitā. Cinq personnes prennent part à la cérémonie : le roi Narseh avec sa couronne à lamelles typique ; une figure féminine coiffée d’une couronne murale qui, selon une interprétation jusqu’ici admise, remet au roi l’anneau de l’autorité ; entre eux est placé un petit personnage tandis que derrière Narseh se tient vraisemblablement un dignitaire ou le prince héritier lui-même. Le cinquième personnage, dont la gravure n’est pas achevé, ne peut être identifié. La réponse à la question de savoir si ce relief rupestre représente l’investiture du roi Narseh ou non repose entièrement sur l’identité de la figure féminine qui a été interprétée tantôt comme la déesse Anāhitā, tantôt comme l’épouse de Narseh, Šābuhrduxtag.

Tout d’abord, la composition déséquilibrée du relief s’oppose à son interprétation comme scène d’investiture. Le transfert d’autorité n’est pas au centre de la scène, mais relégué sur le côté droit. Le plus remarquable est la figure centrale du roi qui, avec le personnage debout derrière lui, remplit plus de la moitié de la largeur du relief. Il est fort improbable qu’un artiste commandité par le roi ait représenté un dieu ou une déesse investissant le roi de taille plus petite que la personne qui est investie et ait de plus, recouvert la main gauche de la divinité par sa manche. Par ailleurs, l’aspect de la personne féminine ne correspond pas à celui d’une déesse. Cela est particulièrement vrai pour la manière dont elle tient l’anneau d’autorité ; selon toute apparence, c’est Narseh qui lui remet l’anneau plutôt que l’inverse.

Autre argument contre l’interprétation de ce relief comme une investiture : Narseh en possédait déjà un, s’étant approprié celui de son frère par la force.

Contre l’interprétation habituelle de ce relief peuvent aussi être apportés des résultats issus de recherches récentes. Un examen attentif des monnaies de Narseh dans le cadre du projet de la Sylloge Nummorum Sasanidarum a remis en cause la chronologie prévalant des deux types de couronnes que porte ce roi. Narseh fut le premier dirigeant sassanide à se faire représenter avec deux couronnes. Selon la tradition sassanide, certains souverains (comme Pērōz, Kawād Ier ou Ḫusrō II) se sentirent obligés d’introduire une deuxième couronne à l’occasion de la survenue d’événements inhabituels pendant leur règne — comme une perte d’autorité, ou une crise impériale sérieuse par exemple. D’après les sources à notre disposition sur les neuf années de règne de Narseh, seul un événement peut expliquer l’adoption par Narseh d’une nouvelle couronne : les conséquences de la guerre romano-perse, la capture concomitante de ses femmes et de ses enfants par les Romains et le traité infâmant de 298. Ainsi son gouvernement peut être divisé en deux phases : la première couvre les années de 293 à 298 de notre ère, c’est-à-dire de l’époque de son couronnement jusqu’au traité de paix avec les Romains, puis la deuxième phase de 298 jusqu’à sa mort en 302. Selon la perception perse de la royauté, une crise du trône va de pair avec la perte du xwarrah du roi, et une nouvelle couronne pourrait alors avoir symbolisé le recouvrement du charisme royal. Les enquêtes typologiques et stylistiques des pièces de monnaie de Narseh prouvent que la couronne à lamelles sur le relief rupestre de Naqš-i Rustam, considéré jusqu’à présent comme le premier type de couronne du roi, appartient en réalité à la deuxième phase de son règne. Cette évidence renouvelle non seulement la date mais aussi l’interprétation du relief rupestre. Ainsi, il devrait être daté postérieurement à 298 de notre ère, c’est-à-dire dans la deuxième phase de son règne, et ne plus être interprété comme une représentation d’investiture. La nouvelle chronologie des monnaies de Narseh permet donc une nouvelle interprétation du relief rupestre de Naqš-i Rustam : au lieu de figurer l’investiture du roi Narseh, on devrait le voir comme une représentation de la célébration du retour du xwarrah par le dirigeant, et le rétablissement de la royauté dans son cercle familial.

 

ABSTRACT

Rock reliefs of King Narseh

Narseh, Shabuhr I’s youngest son, ruled the Sasanian Empire as its seventh king between 293-302 A.D. Before his accession to the throne, Narseh had been viceroy of two regional kingdoms: At first, he ruled “Hind(estān), Sagestān and Tūrān up to in the Seashore”; later, he became viceroy of Armenia, a much more important province in terms of foreign policy. The change of rule from Wahrām II (276-293) to his homonymous son Wahrām III (293) made the Sasanian Empire fall into a state of crisis. According to the Paikuli inscription, a quarrel for the throne between Wahrām III and his great-uncle Narseh divided the nobility and led to a civil war. Narseh who had been asked by parts of the nobility to enter the throne handed down to him by his forefathers succeeded in rapidly defeating the opposing party with the help of his followers. After his victory, Narseh summoned a meeting of the nobility to settle his appointment as the new king.

According to the state of today’s knowledge, the šāhān šāh Narseh has bequeathed two rock reliefs: First, an investiture relief (Bīšābuhr V) that had originally been a relief of his brother Wahrām I to which Narseh had laid claim by force in a kind of damnatio memoriae; second, the rock relief at Naqš-i Rustam (8 [VI]) described here which has so far been interpreted as a scene of the king’s investiture by the goddess Anāhitā. Five persons take part in the ceremony: King Narseh with his typical lamella crown and a female figure with a mural crown who, according to an interpretation valid up to now, hands over the ring of rule to the king; between them stands a small figure, whereas the figure behind Narseh presumably represents a dignitary or the crown prince himself. The fifth figure has remained unfinished. The answer to the question whether this relief represents the investiture of king Narseh or not is completely relying on the identity of the female figure which has been interpreted both as the goddess Anāhitā and as Narseh’s wife Šābuhrduxtag.

To begin with, the unbalanced composition of the relief speaks against its interpretation as a scene of investiture. The transfer of rule is not in the scene’s centre but is shifted to its right margin. Most noteworthy is the overriding figure of the king which, together with the figure standing behind him, fills in more than half of the width of the relief. It is highly improbable that a royally commissioned artist should have represented a god or a goddess investing a king smaller in size than the ruler and should have covered, besides, her left hand with a sleeve. In addition, the appearance of the female person does not correspond to that of a goddess. This holds especially true for the way in which she holds the ring of rule; to all appearances, Narseh hands over the ring to her rather than the other way round. Against the existence of a second investiture relief also speaks the fact that Narseh already owned such a rock portrait, since he had appropriated that of his brother by force.

New research can also shake the communis opinio. A close investigation of Narseh’s coins within the scope of the Sylloge Nummorum Sasanidarum (SNS) project was able to question the prevailing chronology of the two crown types of this king. It ascertained the fact that Narseh was the first Sasanian ruler to be portrayed with two crowns. According to Sasanian tradition, rulers (such as Pērōz, Kawād I and Ḫusrō II) felt obliged to introduce a second crown if unusual events happened during their reign. Those could be the loss of rule or a serious imperial crisis. According to the sources for Narseh’s nine-year reign that are at our disposal, his rule can be divided into two phases: Whereas the first phase covers the years from 293 to 298 A.D., from the time of his coronation up to his peace treaty with the Romans, no appreciable events are known to us for the second phase up to his death in the year 302. It is only the outcome of the Persian-Roman war, the concurrent cap¬ture of his women and children by the Romans and the ignominious treaty of 298 that can have forced Narseh to take refuge to a second crown. According to the Persian view of kingship, a throne crisis went along with the loss of the king’s xwarrah, and a new crown might then have symbolized the king’s recovery of the royal charisma. Typological and stylistic investigations of his coins prove that Narseh’s lamella crown of his rock relief at Naqš-i Rustam, which had been regarded as the king’s first crown type up to now, in reality might have originated in the second phase of his reign. This insight not only affects the date but also the interpretation of the king’s rock portrait. Therefore, Narseh’s relief should be dated to the time after 298 A.D., i.e. to the second phase of his reign, and it should no longer be inter-preted as an investiture relief. The new chronology of the Narseh coins allows a new interpretation of the rock relief at Naqš-i Rustam. Instead of pointing to the investiture of king Narseh it should be seen as a representation of the ruler’s celebration of the return of the xwarrah and his recovery of kingship within his familiy circle.